lundi 20 novembre 2017

Dernière saison


Plus jamais la moisson 
Plus jamais la vendange ?
Plus jamais sur ta lèvre le goût du raisin mur 
Entre tes dents le grain crissant des mûres ?

Plus jamais les chemins 
Plus jamais les orages ?
Plus jamais sous ton pas la feuille qui s’étonne ?
Plus jamais les renards, les moineaux, les automnes ?

Si plus jamais la terre
Où donc t’en iras-tu
Quand le dernier nuage aura posé son ombre
comme un à-dieu doux sur ton visage nu ?

Où te retrouverai-je 
Sous quels cieux 
En quelle heure ?
Où t’en vas-tu, mon cœur,
     sans moi ?


Soleil courbé, aquarelle d'Hervé Espinosa




vendredi 10 novembre 2017

Antonio Machado / Le chemin



Jamais je n'ai cherché la gloire
Ni voulu dans la mémoire des hommes
Laisser mes chansons
Mais j'aime les mondes subtils
Aériens et délicats
Comme des bulles de savon.
J'aime les voir s'envoler,
Se colorer de soleil et de pourpre,
Voler sous le ciel bleu, subitement trembler,
Puis éclater.

A demander ce que tu sais
Tu ne dois pas perdre ton temps
Et à des questions sans réponse
Qui donc pourrait te répondre ?

Chantez en chœur avec moi :
Savoir ? Nous ne savons rien
Venus d'une mer de mystère
Vers une mer inconnue nous allons
Et entre les deux mystères
Règne la grave énigme
Une clef inconnue ferme les trois coffres
Le savant n'enseigne rien, lumière n'éclaire pas
Que disent les mots ?
Et que dit l'eau du rocher ?

Voyageur, le chemin
C'est les traces de tes pas
C'est tout ; voyageur,
Il n'y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur ! Il n'y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer.
Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant des chemins
Des chemins sur la mer.


Chemin, aquarelle d'Hervé Espinosa

 (Je retranscris ici le poème préféré d'Hervé Espinosa, qui a été lu mardi, 
jour de ses obsèques.)
 

jeudi 26 octobre 2017

Charlotte Delbo / Prière aux vivants pour leur pardonner d'être vivants

"Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps

Je vous en supplie
Faites quelque chose
Apprenez un pas
Une danse
Quelque chose qui vous justifie
Qui vous donne le droit
D’être habillés de votre peau de votre poil
Apprenez à marcher et à rire
Parce que ce serait trop bête
A la fin
Que tant soient morts
Et que vous viviez
Sans rien faire de votre vie."


Oui, Vivre ! Et lire Je me promets d'éclatantes revanches, de Valentine Goby, magnifique hommage à celle qui survécut à Auschwitz pour nous donner cette leçon de vie.

lundi 23 octobre 2017

Sept heure en automne (illustration du précédent)



La chenille du train perdue dans les prés noirs
       pousse du museau la nuit froide

Les petits saules
Les vaches somnolent
Le ruisseau fume un peu

La nuit grogne.

lundi 16 octobre 2017

Petits Poèmes de Poche



Quatre tout petits carrés,  quatre minuscules mystères : voici tout chaud sortis de l'atelier mes Petits Poèmes de Poche
D'un côté une guirlande d'aquarelles, de l'autre un poème sorti de ma plume... Ca ne sert à rien. C'est juste pour rêver. C'est à glisser dans la poche, à offrir, à s'offrir. 




A retrouver à l'Atelier, dans les salons où je vais en dédicace 

vendredi 13 octobre 2017

Au matin



Tends l’oreille
       c’est l’heure
Celle du silence nu
Et de la claire veille
Celle du temps jeté
Comme grain qu’on épand

C’est l’heure des moineaux
Et des battements d’aile

       C’est l’heure du chant
       C’est l’heure du vent
       C’est l’heure des mots

Oiseleur de chansons
Pêcheur
       de rime en rond
Apprête le filet
Tend tes rêts
Jette l’encre

(Tout ce qui va venir
Déjà, qui les affole...
Un pas
       les fera fuir)

Tu as si peu de temps
Si peu, pour qu’ils se posent
Pour qu’ils s’approchent et osent
Poser leur ombre
        sur ta main.


lundi 9 octobre 2017

Salle d'attente



Penser
ne sert à rien
Etre là
mais pas trop
Posé
comme un caillou
Stupide
de silence


L’appel viendra
Ne pas l’attendre


Murs sans mémoire
Jour sans demain
L’espoir
ferait trop mal

Se laisser traverser
par le bruit
par les heures
par les visages
                des damnés


L’appel viendra
bien assez tôt.

samedi 7 octobre 2017

Dits sous la mousse





 1

Je suis
Humide né de l’humide
Le suintant
Le luisant
Le mou

Éponge gorgée d’automne
  
2

Petit multiple
Ventre d’ivoire
Et pied ligneux
Nourri de terre et de brouillard

3

La terre
c’est le sol
La mousse
c’est le sol
L’écorce
c’est le sol

Je viens
C’est tout

4

Je pousse
Je danse
J’encercle
Je tisse
Broderie perlée
Dentelle blonde
En longs fils me défaisant
Sur le gros drap brun de l’automne
 
5

J’ai mis à mes joues
Le rouge des fêtes
Où l’on carillonne
Mais l’insecte qui me frôle
Meurt
Dit-on.

6

Oreille de judas et barbe de bouc
Oreille de lièvre ou de chardon
Tapi
J’écoute
Le temps qui s’égoutte
L’automne qui passe
Et vos pas
Sur le sentier

7

Dodu
Charnu
Aveugle
Je pousse ma tête chauve
Hors de la volve
J’éclos dans la boue froide
Dans le ventre des feuilles

8

Couleur de terre
Couleur de cerf
Ou de céruse

Couleur de plomb ou de pigeon
Vert-de-gris
Cyanosé
Blême

9

Terre d’ombre, améthyste
Voilé de nuages
Noir d’encre, blafard
Couleur de neige ou de citron
Ou bien d’un gris emprunté aux orages

10

Mordu, rongé, talé, meurtri
Sitôt jailli poussé des feuilles

La pluie me blesse
Je la bois

11

Fantôme pâle
Semé par mille
Petit caillou fragile
Livide sous la lune
J’ouvre le chemin
Qui retourne au néant.



(Dits sous la Mousse est le texte, non encore publié, qui accompagne le carnet dont je vous présente en images un aperçu. Ainsi souvent vont ensemble les mots et les images....)

lundi 2 octobre 2017

L'échappée



M’échapper belle
Tracer la route
Coûte que coûte
Et pour longtemps

Mettre les voiles
Prendre le vent
Gagner le clan
Des filles de l’air

Me tirer
Me casser
M’arracher
En douceur

Filer doux
Filer flou
A l’anglaise
Ou ailleurs

M’encheminer
A pas de louve
A pas de rien
M’ensauvager

Etre passage
Tracer ma vie
A coup de poings
Dans les nuages

samedi 23 septembre 2017

Poucet



Le sentier
que tu suis à pieds
est cousu de pierres tranchantes

Le sentier
que tu suis pieds nus
est taché
de gouttes de sang

Poucet, ne jette pas
un regard en arrière
C’est devant qu’est la fin
Derrière
c’est le sang

Ne t’en retourne pas
ne trahis pas tes frères
Tu rinceras tes plaies
à l’eau rare
des ruisseaux

Garde les yeux baissés
garde le pied agile

et trouve le ciel
peut-être
au creux des flaques.


(pour Roger Dautais, Le Chemin des Grands Jardins)
 

samedi 16 septembre 2017

Dos au mur



Un express
En terrasse
Contre mon dos
Le mur fait masse

A la peau de la ville
Je frotte ma peau
J’enfonce mon désastre
Dans les pierres

Fatiguée
De la guerre
La faiblesse
Fait sa loi

Ceux qui passent
Sans savoir
Me caressent
Du regard

Et si vient un ami
Qui s’arrête un peu
Je viderai ma tasse
Sans rien dire

Un verre d’eau
Pour l’espoir
Un café
Pour la joie

dimanche 10 septembre 2017

Comptoir des Colonies


Un matin
       en terrasse
un café
       qui percole
le sucre
       dans la tasse
deux garçons
       qui rigolent

Deux dames comme il faut
partagent un gâteau
et des banalités
en sirotant leur thé

Trois familiers chenus
vêtus de gabardine
cochent leur PMU
sur fond de moleskine

Famille à l’orangeade
chocolat et croissants
Deux Anglaises en balade
absorbées dans leur plan...

Un quart d’heure
       en terrasse
un express
       un verre d’eau
laisser
       couler le flot
compter
       la vie qui passe.

lundi 4 septembre 2017

Insomnie


             
Fenêtre ouverte sur la nuit
Sur les jardins que l’on arrose
Sur le goudron mal refroidi
Sur l’haleine lourde des roses

         Il est quatre heures
         La nuit ronronne
         Comme un gros chat
         J’attends l’automne

Les tôt-levés vont à leur tâche
Un vélo grince – il est cinq heures
La vitrine du boulanger
Est luisante comme du beurre

Un train au loin fait frémir le silence
Qui ne s’en remettra pas tout-à-fait
Mon chat – le vrai – marmonne dans son rêve
Dans la tiédeur l’incertain se défait

         Il est six heures
         La nuit ronronne
         Septembre arrive
         J’attends l’automne.

lundi 28 août 2017

Sauve qui peut général



Sauve qui peut
Sauve qui veut
Carapatons
Nos avenirs

Désertons
La bataille
Ayons le front
De déguerpir

La honte est bue
Hissons haut
Le drapeau
Des défaites

C’est le temps
Des déroutes
L’aventure     
Nous attend.


jeudi 24 août 2017

"Une chambre à soi"

L'écrivain américaine Annie Dillard à la fenêtre de sa "cabane d'écriture"

Je me demande combien de mots
n'auront pas vu le jour
faute d'une porte
à refermer sur le silence

Mais après tout
- me direz-vous -
le monde a-t-il besoin
de tous ces mots ?

Je ne sais pas.
je sais que j'ai besoin
moi
du silence.